Paroles de philosophe 

 Publication lettre 69 - 04.07.2016

 

Avant-propos : Citer ses sources n'est pas un simple devoir. Il est un lien crée dans le temps et l'espace avec ceux qui nous ont précédés et avec ceux qui nous suivront. Citer ses sources est le gage de notre immortalité académique. Parce qu'un texte de Maurice Lagneux - Un défi pour la pédagogie universitaire:
le plagiat inconscient (1982) - nous avait inspiré notre méthodologie d'expertise du plagiat, il nous a fait l'honneur de lire et commenter notre livre. Nous avions si peu de chances de savoir que les mêmes racines intellectuelles, le même ADN éthique - et philosophique, donc -  avaient déterminés notre destin d'acteurs académiques...

Maurice Lagueux fait ses études classiques à Montréal, où il obtient en 1961 un baccalauréat ès Arts (B.A.). Il complète en 1965 un doctorat de 3e cycle en philosophie sous la direction de Paul Ricoeur intitulé « Merleau-Ponty et la tâche du philosophe »Maurice Lagueux enseigne la philosophie de l'histoire à l'Université de Montréal de 1967 à 2005 et il obtient le titre de professeur titulaire au département de philosophie en 1982. Pendant plus de 20 ans, il a en plus assumé l'enseignement de l'histoire de la pensée économique au département de sciences économiques de l'Université de Montréal. Retraité depuis 2005, il poursuit ses travaux en épistémologie de l'économie ainsi que la rédaction d'un ouvrage en philosophie de l'architecture des universités. Maurice Lagueux a été président de l'Association canadienne de philosophie en 1982-1983.

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Madame, 

Ce n’est que ces jours-ci que j’ai achevé la lecture de votre livre, lecture qui a été beaucoup retardée par les différents travaux qui m’attendaient à mon retour à Montréal.

Ce livre m’a d’abord fait découvrir l’ampleur des organisations que vous avez beaucoup contribué à mettre en place pour lutter contre le plagiat. J’ai été fort impressionné par le fonctionnement de ces structures que je ne connaissais vraiment pas. J’ai découvert aussi jusqu’à quel point il se confirmait que le plagiat est un phénomène omniprésent. Je me doutais bien depuis longtemps que ce type de tricherie devait se retrouver un peu partout, mais je n’avais aucun moyen de le prouver, ne pouvant me baser que sur les quelques cas de plagiat que j’avais détectés un peu par chance surtout chez des étudiants, mais aussi chez l’auteur d’un article de revue savante que je devais évaluer et même chez un professeur de la Sorbonne comme je le signalais dans l’article que vous m’avez fait l’honneur de citer.

La liste des 10 conséquences du plagiat et l’analyse que vous en faites m’ont paru être d’un grand intérêt. Pour ma part, c’est le tort fait au lecteur et au système qui sont les conséquences auxquelles   j’ai toujours été le plus sensible. J’avoue ne pas l’avoir été beaucoup à l’égard du tort fait au plagié. Sans doute est-ce à cause du caractère propre aux plagiats que j’ai rencontrés. Des étudiants qui plagiaient dans leurs travaux un ouvrage publié quelques années plus tôt ne faisaient guère de tort à cet auteur, mais combien ils me faisaient perdre de temps à moi, leur seul lecteur, et combien ils accroissaient la lourdeur  déjà considérable de la correction des travaux. Même le professeur de la Sorbonne qui a plagié Merleau-Ponty, qui était mort peu avant, ne lui a pas fait de tort, même si son texte a été publié dans une importante revue française et traduit quelques années plus tard dans une revue académique américaine, mais il a sûrement nui à la réputation de ces revues et, surtout, il a contribué à rendre quelque peu absurde et ridicule l’idée d’échange académique en  philosophie. Dans une deuxième et dernière contribution sur le sujet que j’ai publiée dans le journal Le Devoir en 1989 à l’occasion d’un plagiat qui venait d’être reproché au célèbre metteur en scène québécois Robert Lepage, j’avais insisté surtout sur l’occasion ratée pour les critiques de théâtre de découvrir un auteur peu connu et de confronter ses vues à celles de Lepage. C’est la discussion intellectuelle d’un certain type qui devient vaine et ridicule en de telles occasions.

Mais il y a des cas où c’est l’auteur plagié qui souffre le plus et ça je l’ai découvert en lisant votre livre. J’imaginais bien que ce pouvait être le cas, mais ça demeurait assez abstrait dans mon esprit. Je pense que les exemples que vous décrivez et les réactions de certaines victimes que vous citez le montrent de façon convaincante et je suis heureux d’avoir pris conscience de l’importance de ce phénomène dont manifestement sont victimes, en particulier, les doctorants et les jeunes chercheurs.

Il y a une autre conséquence fâcheuse du comportement plagiaire qui est implicite, me semble-t-il, dans les conséquences que vous mentionnez. C’est qu’il peut victimiser des auteurs qui sont aux antipodes du comportement plagiaire, mais qui peuvent être accusés de plagiat avec légèreté sans la moindre preuve, puisque le plagiat est un comportement si répandu qu’on croit le voir partout. J’ai moi même été accusé de plagiat à deux reprises par des professeurs d'un collèges classique (le niveau du lycée au Québec des années 1950). J’étais particulièrement fier de mes trouvailles qui, apparemment, ont paru trop au delà de ce que ces professeurs m’estimaient capables de faire, de sorte qu’ils ont  laissé entendre devant la classe, sans la moindre preuve évidemment, que j’avais plagié. C’est là une expérience dévastatrice, surtout pour un jeune étudiant d’environ 18 ans. Cela me semble renforcer l’idée voulant que le plagiat soit une fraude à l’égard du système, ici à l’égard du système scolaire qui perd un peu son sens dans un tel contexte. Comme vos exemples le montrent bien, la détection d’un plagiat ne peut se faire par simple intuition. Ce n’est pas une tâche facile, parce que ça exige des preuves.

J’ai été un peu surpris en lisant dans l’un de vos chapitres que c’est avec la rédaction de la thèse de doctorat que s’installent les habitudes plagiaires chez plusieurs. Je crois maintenant comprendre que vous parliez surtout du plagiat comme méthode consciente de «travail». Pour ces doctorants, il faut, par tous les moyens, rédiger une thèse acceptable. Mais je pense que bien avant qu’ils aient à rédiger une thèse, plusieurs étudiants sont tenus de composer des dissertations qui exigent des connaissances et une maîtrise de la pensée qui va bien au-delà de ce qu’ils sont en mesure de faire. Alors il leur paraît normal de copier des extraits de textes qu’ils sont fiers d’avoir au moins dénichés. Quand ils étaient enfants, dans les classes pré-scolaires, ils étaient — et on les comprend -- très fiers d’avoir copiés des passages pertinents de l’encyclopédie familiale. Il n’y a pas, me semble-t-il, de rupture par la suite dans leur méthode de travail (c’est ce que j’ai appelé peut-être trop généreusement le «plagiat inconscient»). Bien sûr, il en va autrement des étudiants qui développent une personnalité intellectuelle et qui découvrent que l’on écrit dans le but de communiquer ce que l’on a compris (éventuellement dans la pensée d’un auteur cité soigneusement) et que l’on estime digne d’intérêt pour autrui. Mais, apparemment et peut-être malheureusement, il n’y a pas que ces derniers qui s’inscrivent au doctorat. Je reconnais toutefois que ce que je dis dans ce paragraphe est en bonne partie de la pure spéculation, car je n’ai jamais fait d’enquêtes auprès des étudiants, de la petite enfance à l’inscription au doctorat.

Enfin, j’ai beaucoup apprécié que vous ayez situé votre étude dans un contexte plus large, non seulement celui de la psychologie (description qui me semble très juste de la psychologie du jeune professeur), mais aussi celui  de la réflexion morale et des théories  éthiques. Il n’est pas facile de  défendre des thèses en matière d’éthique car les ambiguïtés  et les frontières non étanches se rencontrent partout. Je crois qu’en matière de plagiat, l’ambiguïté tient au fait que plusieurs seraient tentés de dire «après tout, ça ne fait de tort à personne». De là l’importance de votre premier chapitre qui montre que, bien au contraire, le plagiat peut faire énormément de tort à plusieurs personnes. J’espère que se développera chez les lecteurs de votre livre la conviction que le plagiat est, de ce fait, un acte hautement répréhensible qui doit être dénoncé, et pas seulement parce que cela fait bien aujourd’hui de le dénoncer officiellement. Reste que dans tout jugement porté sur de tels actes, des nuances s’imposent. Or il m’a semblé que, tout au long de vos trois derniers chapitres, vous faites effectivement les nuances qui s’imposent. Tout ne doit pas être mis sur le même plan. À vrai dire, je suis mauvais juge car je n’ai jamais été confronté aux problèmes de jugements disciplinaires à propos de cas complexes et j’ignore tout de la dimension juridique de la question. J’ai seulement rejeté des travaux d’étudiants plagiaires et recommandé de ne pas publier tel article comportant un plagiat évident. Quoi qu’il en soit, il me semble que la façon de faire que vous décrivez est guidée par une prudence appropriée en la matière.

Un autre élément de votre livre qui m’a beaucoup intéressé concerne la mise en rapport de l’Internet et du plagiat. Il est évident qu’Internet change les données du problème en aidant à la fois les plagieurs et les détecteurs de plagiat, mais bien des précisions sont requises sur cette question et j’ai passablement appris à sa lecture à cet égard aussi.

 Bref, je souhaite que votre livre connaisse la diffusion qu’il mérite, en dépit de quelques passages peut-être un peu touffus, et qu’il contribue à accroître encore l’impact que votre site a manifestement sur la lutte contre le plagiat qui s’impose de plus en plus.

Maurice Lagueux

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