Master Copy 

 

Parution 3.03.2015 - Lettre 61

Epilogue : suite à la présentation du cas ci-dessous début février 2015, A.B. a obtenu satisfaction avec le retrait de l'article de C.D. de la principale revue de sa discipline moins d'un mois plus tard. Elle va pouvoir "tourner la page"(sic).

Parution 2.02.2015 - Lettre 60

Voici l’histoire de vie racontée par une étudiante en Master qui s’est fait plagier son mémoire final. L’histoire est banale en ses débuts, mais l’étudiante décidant de reprendre ses travaux après quelques années d’interruption découvrit le pot aux roses. A partir de la 17ème épreuve de ce storytelling des temps modernes, les erreurs s'accumulent et le processus s'enlise... nous allons devoir intervenir pour remettre les choses d'équerre.

• A.B. est au moment des faits étudiante, puis jeune professeure agrégée de l’enseignement secondaire en France. 

• C.D. est professeure à l'université de xxx, en Belgique. Elle dirige des thèses, et organise des colloques dans son domaine 

Chronologie des faits selon A. B.  Nos commentaires 
1) 2004-2006 : J’écris mon mémoire universitaire de xxx (France).  

2) 2005-2006 : Rencontres avec C.D. à l'université de Paris N lors de colloques. Échanges verbaux sympathiques concernant mon mémoire et la xxx en général, sans aucune collaboration entre nous.

Les relations entre un jeune étudiant et un jeune professeur sont généralement positives.

3) Septembre 2006 : Soutenance de mon mémoire à l'université de Paris N devant jury, obtention de la mention très bien. Ce mémoire est sélectionné pour le prix de la meilleure recherche en traduction.

 Travail reconnu, donc, pour sa valeur.  

4) Envoi de mon mémoire à C.D. par la poste, à de titre geste amical. Je suis heureuse de faire lire mon travail à une spécialiste.

 Il eut fallu inscrire un © sur toutes les pages et placer la mention « Toute reproduction interdite sans accord écrit de l’auteur. » Cela freine parfois les plagieurs.

5) 2007 : Colloque à xxx avec une intervention de C.D. reprenant le titre de mon mémoire : xxxx. M’étant éloignée de l’université je ne le sais pas.

Une erreur que j'ai commise en anglais en citant un exemple xxx a été recopiée telle quelle par C.D., preuve qu'elle a copié mon travail sans passer par l'œuvre originale. 
Ceci est un grand classique, dans de très nombreuses disciplines : il suffit qu’un étudiant de Master brillant dise qu’il ne pense pas reprendre une carrière universitaire pour que ses travaux aiguisent la convoitise. 

6) 2008 : Publication par C.D. d'un premier article plagiant mon travail dans une revue universitaire belge de (spécialité), « xxx » ; à nouveau l’erreur que j'ai commise en anglais en citant un exemple de xxx a été recopiée telle quelle. 

 Idem

7) 2009 : Publication par C.D. d'un second article plagiant mon travail dans la revue xxxx.

A partir du moment où le plagieur a trouvé un bon filon, il va plagier et s’auto-plagier, sans contrainte, ce qui est à l’autre.

 8) Mai 2010 : Colloque international xxx à l'université de xxxx (Belgique) avec une intervention de C.D. sur le même thème.   A partir du troisième pillage, le plagieur n’est plus capable de différencier ce qui est à lui de ce qui est à ses victimes. 
 9) 2012 : Publication par C.D. d'un article reprenant le thème xxxx avec de nouveau mon erreur d’origine.  Idem
 10) Décembre 2012 : je découvre l’intérêt de C.D. pour mon thème sur Internet que je consulte pour les besoins de la reprise de mon travail universitaire en Master 2 recherche à l'université de Paris N où j'écris un second mémoire en français sur les bases du premier et reprenant le même thème. Il est assez fréquent que des interruptions d’études, surtout chez les jeunes femmes, durent entre 5 et 10 ans. Cela n’autorise en aucun cas à leur prendre leur travail. Il convient de s’en inspirer, de placer les guillemets de rigueur et de citer le mémoire dans la bibliographie. 
 11) Avril 2013 : Contacts par courriel avec C.D.  concernant ses publications sur mon thème. Je lui envoie une ébauche de plan de mon nouveau travail pour le Master 2. Elle me conseille alors de changer de sujet, ce que je trouve bizarre, et d'étudier plutôt « la xxxx, sur un autre chapitre ». Reprise normale de relations avec les personnes que l’on a appréciées. La gêne de l’interlocuteur est effectivement le premier indice d’une irrégularité.  
 12) Septembre 2013 : Soutenance de mon mémoire à l'université de Paris N, obtention de la mention très bien. La mention "Très bien" en France est la plus haute. Donc encore la preuve que A. B. est brillante.  
 13) Décembre 2013 : Envoi d'un courriel à xxx, secrétaire de rédaction de la revue xxx, où je demande à lire l'article de C.D., non accessible en ligne ; je reçois la revue par la poste : découverte du plagiat de mon mémoire de 2006.

S’agissant d’une création de l’esprit, l’écrit est indissociable de la personnalité. Le sentiment de détresse des plagiés est toujours immense. Il est démultiplié par le fait que la trahison d’une relation proche s’ajoute au vol de son écrit. 

 
 14) Révélation du plagiat auprès de la secrétaire de rédaction de la revue xxx, qui m'envoie un second article, le n° xx de la même revue : découverte, médusée, du second plagiat de mon mémoire de 2006. Excellente réaction spontanée de la secrétaire de rédaction de la revue. 
 15) J'en avertis ma Directrice de Master qui en parle à la direction de l'université de Paris N, me demande de surligner les passages plagiés et constitue un dossier qu'elle remet aux services juridiques de l'université de Paris N, qui prennent l'affaire très au sérieux.  Un très bon point pour cette université française. Au moins, A. B. est soutenue par ses mentors. De plus les services juridiques de l’Université étudient le dossier alors que la protection juridique n’est pas accordée à des personnes qui ne sont pas membres de l’établissement. 
 16) Fin décembre 2013 : C.D. ayant eu vent de l'affaire me propose par message privé sur facebook de me citer dans la revue xxx « comme co-auteur ». Je lui réponds qu'elle n'était pas autorisée à faire ce qu'elle a fait et qu'elle a plagié mon travail. Bonne réaction. Il ne faut jamais entrer en matière directement avec son plagieur.  

17) Fin décembre 2013 : C.D. écrit à la revue xxx, échafaudant la thèse que nous aurions collaboré sur le thème xxx et qu'elle n'a pas vu malice à reprendre ce travail soi-disant « commun »…

C’est la défense habituelle. Le travail « commun » est toujours la défense. Elle n’a pas vraiment fonctionné dans le cas traité au Tribunal de Grande Instance de Paris (cf. http://responsable.unige.ch/top/les-cas-decole/cas-de-jurisprudence.html)

18) Janvier 2014 : Informée, je déments formellement auprès de la revue avoir collaboré avec C.D. 

Bonne réaction. 
 19) Je m'inscris à la Société des Gens de Lettres, qui pourrait éventuellement m'apporter une aide financière en cas de procès, selon l'avis du C.A Bonne réaction. 

20) Janvier 2014 : Je porte plainte auprès des recteur et vice-recteur de l'université de xxx (Belgique), qui en accusent réception.

Bonne réaction mais si nous avions été en copie, la suite ne se serait certainement pas produite. 

21) Fin janvier 2014 : Je reçois un appel du Recteur de l'université de xxxx (Belgique)  « très interpellé » par cette affaire au vu des documents de plagiat qu'il a en mains.

 
Il me demande de venir à xxxx  en février pour une entrevue et de lui remettre le dossier complet afin que l'université procède à une enquête. 

Incorrect. Le plagiat relève de faits concrets et les conséquences vont bien au-delà de l’atteinte du plagié. Un recteur se doit d’analyser calmement les conséquences du plagiat pour mesurer la gravité de la révélation (http://responsable.unige.ch/top/nos-analyses/le-comportement-plagieur.html)

Un recteur n’a pas à intervenir comme personne, ni à contacter oralement la victime potentielle.

22) Fin janvier 2014 : Je prends l'avis d'un avocat parisien sur l'affaire, Maître xxx, spécialiste du droit d'auteur.

S’il n’y avait pas eu cette convocation à se rendre en Belgique, sans doute, A. B. n’aurait pas investi dans des frais d’avocats.

23) Fin janvier 2014 : Rendez-vous est pris avec Monsieur le Recteur de l'université de xx (Belgique) pour le xx février 2014 avec Maître xxx, avocat à Bruxelles, afin d'avoir également une idée des lois régissant le droit d'auteur en Belgique, pays de résidence de la défendeuse. Je dévoile les faits. Une commission universitaire est convoquée. 

L’inaptitude des établissements à garantir une analyse juste du plagiat conduit à une débauche de temps et d’argent et bien sûr de souffrance pour les victimes. Le plagié n’a en fait, une fois le plagiat révélé qu’une envie : en finir au plus vite et tourner la page. 

24) Mai 2014 : C. D. demande à me rencontrer à Paris. J’accepte. Nous parlons plusieurs heures. Elle reconnaît les faits et nous mettons au point un communiqué à envoyer aux revues pour rétablir la vérité, stipulant qu’elle s’est inspirée de mon mémoire universitaire dans quatre articles. Elle accepte aussi de me rembourser mes frais d’avocat, ce qu’elle fait dès le lendemain. 

Ne jamais rencontrer son agresseur seul à seul !!

Même remarque que pour le recteur, il convient de rester en toute chose factuel et objectif.

Les mesures de réparation viennent ensuite. 
 25) Mai 2014 : Je renonce à tout procès, je n’en ai pas les moyens financiers et je compte sur la commission universitaire pour rétablir la vérité. Il ne fallait surtout pas le dire. 
 26) Mai 2014 : C.D. envoie les communiqués prévus aux revues qui en accusent réception et me rembourse tous mes frais d'avocat.   D’accord, elle a été bien conseillée, certainement par les juristes de son établissement.

27) Mai 2014 : Je suis convoquée à xxx (Belgique) devant la commission universitaire de 10 personnes chargée de statuer sur ce cas et je récapitule les faits. Je leur ai déjà fourni le dossier complet que j’ai monté en détail. 

10 personnes ?! Face à une victime ?

Il ne s’agit pas de tribunal !

Aucune des commissions auxquelles nous avons participé ne rencontre les protagonistes.

Une commission d’expertise c’est 3 personnes : un Président spécialiste du plagiat et 2 spécialistes de la discipline.

La victime doit exiger une commission qui ne fasse pas partie de l’établissement (conflit d’intérêts).

Voir : http://responsable.unige.ch/main/instruire-un-plagiat/commission-denquete.html

28) La commission ne se prononce pas encore et m’annonce que sa décision ne sera pas révélée, ni à moi, ni à personne d’extérieur à l’université, sauf à l’intéressée, qui risquerait de perdre son poste.

La victime a le droit de connaître le résultat, non ? Sinon comment pourrait-elle retrouver son équilibre et sa sérénité ? Dans toutes les commissions que nous présidons les protagonistes connaissent la conclusion, acceptent les réparations envisagées et s’engagent au silence.

29) Janvier 2015 : C.D. est toujours en poste à l’Université de xxx et garde dans sa bibliographie un des articles plagiant mon travail. Le sentiment d’injustice est toujours grand chez les victimes qui se sont faites  « violer » et qui voient leur agresseur continuer comme si rien n’était. 

30) Janvier 2015 : Aucune publication réparatrice n’est parue à ce jour dans les revues où les articles plagieurs figurent, à l’exception d’un site universitaire, qui a publié le communiqué concernant un colloque sur le thème xxx où mon travail a aussi été plagié par C.D.

Il est évident que le risque de ne plus être accompagné, ni par un avocat, ni par un service neutre ne va pas inciter les éditeurs à bouger… C’est pour eux aussi une perte d’argent et d’image de marque.  

31) Janvier 2015 : Un article que j’ai écrit est accepté par une revue littéraire, et j’aimerais bien qu’il n’y ait pas de doute sur l’antériorité de mon travail, et ne pas avoir à citer ma plagieuse dans ma bibliographie

Ce sera la principale revendication de la lettre que nous allons maintenant conseiller d’écrire, puisque A.B. nous l’a demandé. 

En effet, un auteur est "obligé" de citer ceux qui l'ont précédé dans une domaine sous peine d'apparaître comme plagieur. Et c'est la 3ème conséquence grave du comportement plagieur.

cf. http://responsable.unige.ch/top/nos-analyses/le-comportement-plagieur.html

32) Fin février 2015 : 

• Une revue où un article plagié était paru publie ce communiqué :

"C.D. s’est fondée sur le mémoire universitaire de A.B., soutenu en 2006 à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, intitulé xxx pour la rédaction de l’article "xxx,  paru dans xx n° xx, xx (2012, p.xxx ).
C.D. n’a pas cité A.B. dans sa bibliographie, elle lui présente ses excuses.
Le comité éditorial a donc décidé de ne pas publier l'article." 

• La seconde revue où deux articles plagiés avaient été publiés ont communiqué ceci :

"C.D. signale qu'elle s’est fondée sur le mémoire universitaire de A.B., soutenu en 2006 à l’université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, intitulé xxx pour la rédaction de l’article "xxx,  paru dans xx n° xx, xx (2008, p.xxx ) et  (2009, p.xxx ). 
C.D. n’a pas cité A.B. dans sa bibliographie, elle lui présente ses excuses pour ce manquement."

A.B. peut repprendre totalement possession de la paternité de son travail grace à ces communiqués.

- Le premier communiqué n'est pas trop difficile à obtenir, s'agissant d'une revue en ligne rattachée à un établissement universitaire. Même si la revue a mis un an à réagir et a attendu notre intervention.

 

- C'est plus difficile, dans le second cas, les articles sont parus en 2008 et 2009 et donc déja largement diffusés. Ainsi, ces revues "papier" sont en blibliothèque pourraient encore longtemps conduire leurs lecteurs à citer les articles publiés initialement sous le nom de C.D. Néanmoins, les deux articles deviennent indisponibles en ligne.


28 février 2015, A. B. Nous écrit :

"Merci encore pour votre travail, du coup je n'ai pas eu à rédiger de lettre... je peux enfin tourner la page.

Mais je ne regrette pas de m'être investie. Il eut été plus facile de baisser les bras et je conçois que bien des cas restent dans l'ombre car il n'est pas facile de faire reconnaître un tel préjudice.

Mais on doit alors en garder un sentiment amer, d'inachevé et même de honte, et je me devais à moi-même après tout ce travail de ne pas me laisser piétiner ni empoisonner par des sentiments négatifs.

Evidemment, j'aurais sans doute dû en informer les plus hautes autorités, mais comme vous le dites bien dans l'étude de cas, je suis trop soulagée de pouvoir tirer un trait sur tout cela

et de passer enfin à autre chose de constructif ! Avec le sentiment d'avoir été au bout des choses et que justice a tout de même été rendue."

 

CONCLUSION

Espérons maintenant que C.D. ne sera pas soumise au régime de la double peine : celle d'avoir publiquement du avouer qu'elle avait plagié, et celle de voir sa réputation continuellement ternie par des rumeurs sur son compte.

Il convient de lui laisser toute latitude pour développer ses propres recherches et démontrer sa rigueur et son éthique.

Alors, seulement, nous aurons réussi.