Je suis si confus  

 

Parution 8.07.2015 - Lettre 63

Il ne se passe plus une semaine où des doctorants ou de jeunes collègues ne nous demandent des explications sur les pratiques de leurs encadrants, car ils sont confus tout autant d'avoir plagié que de n'avoir pas compris les sous-entendus de leurs directeurs de thèses ou présidents de jury ou directeurs de laboratoire. Or, les règles sont très claires, et qu'il est de la responsabilité pleine et entière de tout encadrant de les expliquer et de vérifier que leurs doctorants les ont bien assimilées. 

• A.B. a obtenu un doctorat de l'université X, France, est au moment des faits maître de Conférence de l'université Y

• C.D. est ancien doctorant de l'université Y, France, et après quelques années de vacations est sorti du circuit universitaire.

• Les autres acteurs de ce cas sont E.F., G.H. et I.J. comme nous le découvrirons.

 

Chronologie des faits

Nos commentaires

1) A.B. nous contacte 

Il s’estime victime de plagiat et nous envoie deux manuscrits de thèse :

- le sien, dûment validé par son université X, en 2009

- celui qui a permis à C.D., son "auteur", d'obtenir en 2011 un doctorat de l'université Y.

Plus de 20 pages soient 15% de cette thèse en science sont reprises in extenso de son manuscrit. Les écrits de A.B. ne sont pas référencés dans la bibliographie.

1) Eviter de parler

Toute personne qui découvre avoir été plagiée ressent une grande émotion et ses premières réactions sont généralement les suivantes :

a) En parler aux personnes liées au plagieur (directeur de labo, jury de thèse...) ou directement au plagieur. 
b) Raconter son cas sur les réseaux sociaux et commencer à détruire la réputation du plagieur. 

A ce stade, moins on s'épanche et mieux c'est, car tous les "fautifs" vont instantanément essayer de brouiller les pistes pour tirer leur épingle du jeu.

• Avant tout lire le vade mecum du plagié.

 

2) C.D. répond A.B.

"… Pour t'expliquer le pourquoi, à trois mois de la soutenance E.F. m'a  demandé de rajouter une partie sur les modèles xxx, ce qui m'a juste laissé 1 mois pour faire les expériences et la rédaction.

Ce court  délai à entrainé le problème.
Pour te rassurer, aucun travail sur cette partie n'a donné d'article (ni anglais, ni français), et la thèse étant en français normalement il y a peu de risque qu'elle ne soit reprise (à part avec les doctorants/docteurs de I.J., mais n'ayant plus de contact, je ne  saurais donc pas te dire).


Pour supprimer le PDF de la thèse de HAL et TEL je suis tout à fait  d'accord (cela permettra de résoudre une partie du problème), mais je n'ai plus de code d’accès et je ne connais pas les démarches pour faire une telle demande."

2) Indentifier le profil du plagieur

En lisant l'écrit ci-contre, nous déduisons le profil de délinquance de C.D. Il ne se poste pas en usurpateur du travail de A.B. mais fait preuve d'une certaine inconscience à propos de la gravité de l'acte commis.

Il a le langage très "actuel" d'une certaine jeunesse qui réagit dans l'instant et selon une logique de "réseau d'opportunités" (cf. nos écrits antérieurs). Le tutoiement n'est pas un signe de familiarité, mais générationnel.

Rappelons les 4 profils que nous avons identifiés. Celui que nous semble le plus proche du cas présent est le Plagieur- tricheur soit : "Il a une moralité normale mais, discipliné, suivra la tendance du Labo ou de l'environnement dans lequel il se trouve. S'il tombe mal, il n'a pas la force morale de résister à des comportements déviants et fait ce qu'il croit être toléré." 

A ce stade, nous orientons donc notre investigation sur ses liens avec son laboratoire et allons conduire trois investigations complémentaires :

a) Approfondir la trame contextuelle

b) Approfondir la trame relationnelle

c) Approfondir la trame factuelle

3) Approfondir la trame contextuelle

C.D. écrit encore à A.B. :

"J'étais aux courant des risques de cette action, mais comme elle à été  validée par le laboratoire (E.F. mon encadrant de thèse ainsi que I.J. qui était mon président de jury étaient au courant), j'ai continué  sur cette voie.

Encore désolé de t'avoir mis dans cette situation et de t'avoir porté préjudice avec ce que j'ai fait.

Si tu as besoin de quoi que ce soit pour résoudre le problème je reste à ta disposition."

3) La franchise de la jeunesse

 

Il faut vraiment cesser de dire que les étudiants en provenance de certaines parties du globe ne "perçoivent" pas le plagiat, ou que certains étudiants ne savent pas de quoi il retourne exactement et qu'ils sont de vrais innocents.

Tous le savent parfaitement. Mais tous calculent les risques de se faire prendre. Et ils sont souvent, ce faisant, désarmants de « bonne foi » ; comme C.D.

Tous déterminent leur comportement en fonction de ce qu'ils croient être celui de leurs directeurs vis-à-vis de la « sloppy recherche » et de son frère « plagiat ».

Donnez-leur à lire cette excellente brochure nous venant du Québec :

Dépliant informatif sur la conduite responsable en recherche destiné aux étudiants et aux chercheurs

4) Approfondir la trame relationnelle

Deux explications complémentaires de C.D. fournies une semaine après le cas révélé :

a/ C.D. dit avoir cru que  A.B. était l'ancien doctorant de I.J. son président de jury, donc que si tel était le cas, I.J. aurait dû lui signaler le plagiat.

b/  C.D. écrit alors qu'il est désolé d'avoir mis en avant E.F. et I.J. et il signe :

"Je suis donc l'unique responsable de ce qui nous concerne, et j'en prends l'unique et pleine responsabilité. 
Encore désolé d'avoir mélangé plusieurs choses."

4) Merci Howie1 


a/ Il convient que les membres du jury admettent qu'ils sont considérés par les impétrants comme les gardiens du système. S'ils ne peuvent pas assumer ce rôle formel, alors qu'ils se retirent du jeu.

b/ C.D. est sorti du système académique et il est conciliant. Il lui est facile d'accepter d'endosser la responsabilité de la faute. Mais ce n'est pas toujours aussi aisé d'obtenir de telles déclarations, tant s'en faut. C'est parfois risqué, si l'exercice de pression est suspecté.

C'est la raison pour laquelle nous préconisons toujours aux responsables d'établissements de commanditer une commission neutre et externe pour éviter les collusions et les risques de fuites ultérieures dans les médias.

1i.e. Howard Becker

5) Approfondir la trame factuelle

Nous avons analysé ensuite les faits sur lesquels porte la présomption de plagiat, car il ne saurait être question que le plaignant puisse être accusé de diffamation.


a/ Pour la pièce maitresse sur laquelle portera la lettre de plainte, nous demandons au plaignant de dresser un tableau en deux colonnes de manière à ce que le texte plagiaire d’une colonne soit immédiatement comparable au texte plagié de l'autre colonne.

b/ Pour affiner le profil du plagieur, notre spécialiste a analysé la seconde source plagiée détectée par le logiciel. Il s'agit d'un article écrit à quatre auteurs dont trois sont respectivement l'encadrant (E.F.), le directeur de thèse (G.H.) et le président de jury (I.J.). Ici encore la bibliographie ne comporte aucune mention de cette source.

5) La décision

L'analyse de ces éléments factuels nous conduit à penser qu'une simple médiation (ou arbitrage) n'aura pas d'effet compte tenu de l’entrelacement des éléments contextuels et relationnels dont nous disposons.


a/ Ce tableau est éloquent, s'agissant de copié-collé émaillé ci et là de paraphrases. Nous concluons avoir assez d'éléments factuels pour étayer l'argumentaire de la lettre de plainte.



b/ Comment n'ont-ils rien vu ? Il est possible qu'il s'agisse d'un cas de "thèse de complaisance", tout comme d'une simple négligence d'un "jury souverain". Qu'ils se déterminent entre eux.

 

6) La lettre au président

A.B. a donc écrit une lettre au Président de l'université concernée pour demander :

a/ "Par conséquent, je demande expressément que la thèse de Mr C.D. soit retirée de la mise en ligne dès réception de cette lettre afin de retirer les parties qui sont miennes ou de m'en redonner explicitement la paternité selon nos normes en matière de citation."

b/ "Je demande également que l'Université de Y procède à l'affichage de la modification de cette thèse que vous ne manquerez pas d'obtenir. On ne peut laisser subsister ces problèmes de plagiat, vous en conviendrez."

c/  "Pour la réputation de notre université, je vous demande, Monsieur le Président, de bien vouloir mandater une enquête sur ces pratiques. D'autant plus que l'usage de logiciels d'analyse de similarité révèle d'autres problèmes potentiels avec ce manuscrit."

d/ "Conséquemment, dans la mesure où ma thèse est une oeuvre de l'esprit et qu'il a été porté atteinte à ma personne par ce plagiat, je demande aussi les excuses formelles de Mr G.H. et Mr E.F., respectivement directeur et encadrant de thèse, qui n'ont pas contrôlé le vol dont j'ai été victime."

6) Avoir des demandes claires

Il faut bien sûr saisir la plus haute autorité pour être certain de ne subir aucune pression interne visant l'omerta habituelle en la matière. 

a/ Il faut toujours y exprimer des demandes précises, sinon la commission d'enquête n'a pas de point d'ancrage.

 

b/ C'est la coutume dans les revues à comité de lecture. De plus, cet acte a le mérite d'annoncer publiquement que le plagiat est réprimé dans cette université.
 


c/ Dès l'ouverture de l'enquête décidée toutes les parties prenantes sont tenues à la confidentialité (nous aussi). Cette discrétion protège tous les acteurs et laisse la commission oeuvrer sereinement. Le but est toujours de pacifier les communautés.

d/ Tous les rédacteurs en chef des bonnes revues s'excusent publiquement en cas de retrait d'article et de plagiat. Ici, il ne s'agit que d'une lettre privée envoyée à la victime, laquelle n'en fait jamais état à l'extérieur. Certes, c'est difficile de s'excuser ; mais c'est la moindre des réparations. N'oublions pas que la première des dix conséquences du plagiat est :

"Plagier revient à faire disparaître l’auteur d’origine aux yeux de sa communauté. Il ne s’agit pas d’une appropriation de l’oeuvre, mais de la paternité de l’oeuvre. Se sentir ainsi symboliquement tué peut être dévastateur. Et, même si personne de sa communauté ne conteste qu’une personne soit le créateur de l’œuvre, la sensation de viol du plagié est naturelle, s’agissant du vol d’une œuvre de l’esprit, donc unique : c’est une atteinte grave aux droits de la personnalité. Rappelons que les droits de la  personnalité sont intransmissibles." 

7) Conclusion

A.B. Nous a écrit : "Mon but n'était pas de ternir la réputation des encadrants ou du président de jury, car ce sont des collègues que j'estime, mais par ma démarche, je voulais mettre en garde de ce genre de pratiques qui peuvent s'étendre et contre lesquelles on se doit de se battre."

 7) Conclusion

Que dire ? Ils sont bien ces jeunes de notre relève !

Avec beaucoup de doigté, A.B. a évité à toutes les personnes impliquées la tentation de l’omerta.

A.B. a pris ses responsabilités. Espérons que ses "collègues qu'il estime" et son Président seront à la hauteur.

Mais au moins, voici une histoire qui permet d'espérer qu'un futur éthique est en marche grâce aux jeunes qui montent.