Introduction

Quoique le «plagiat» (du latin plagiarius, qui signifiait dans la Rome antique le fait de voler l’esclave d’un autre ou de vendre une personne libre), ait une connotation morale, il embarrasse grandement ceux qui veulent le définir aujourd’hui et le punir, puisqu’il n’a d’autre réalité juridique que celle d’une infraction du droit d’auteur, infraction dénoncée par l’auteur d’origine. Mais, l’acteur, le «plagieur », le copieur ou voleur des textes d’autrui, devient l’émanation de notre société dans la mesure où Internet donne accès de manière instantanée à un très grand nombre de textes et de données. Tous les établissements d’enseignement et de recherche sont confrontés à cette dérive. Notre prémisse est de ne pas adopter une attitude normative visant à chercher à sanctionner une faute, après l’avoir détectée. Aussi, nous avons posé en préliminaire un champ de travail élargi aux acteurs et domaines suivants:

a) Nous intégrons l’étudiant à sa réalité sociale, économique et technologique. Nous ne pouvons pas faire semblant de croire que l’étudiant est, à l’université, dans une bulle isolée qui autoriserait le système éducatif à fonctionner comme si la révolution Internet n’avait pas eu lieu. Avant de constater ce qui diverge par rapport à notre vision académique, et donc ce qu’il conviendrait de circonscrire, il semble important de préciser que l'étudiant d'aujourd'hui, en tant qu'acteur social, doit être considéré selon ses propres normes et ses propres valeurs.

b) L’Université de Genève, comme toutes les universités, vit une mutation sans précédent par l’intervention d’Internet. La formation et la connaissance se délocalisent (par exemple, les cours du MIT sont disponibles sur «MITOpenCourses» et sont suivis par plus de 20’000 personnes par jour), mais le besoin de relation avec les acteurs du savoir (professeurs, assistants, etc.) demeure. Cette mutation, fût-elle d’origine externe, trouve bien entendu sa place au cœur de notre système universitaire: la bibliothèque. Nous considérerons donc les mutations de ce «service» comme essentielles à la bonne pratique des étudiants en matière d’acquisition de «compétences informationnelles».

c) Le cas du plagiat actuel est un symptôme d’une société en évolution. Le traiter comme un mal à combattre sans en comprendre les raisons serait indigne de notre niveau de réflexion. Nous devons donc comprendre, non seulement qui sont les auteurs de fautes, mais aussi ce qui les motive, et pourquoi ils agissent au risque de subir des sanctions graves allant jusqu’à l’exclusion. Mais, nous devons aussi reconnaître que nos règlements concernant la qualification de la faute ne sont ni assez clairs et précis, ni suffisamment standardisés d’une faculté à une autre, d’une université à une autre, pour permettre un dialogue efficace.

d) Ainsi, l’université a le devoir de se saisir de manière courageuse et juste du problème, sans jamais tenter de chercher des «boucs émissaires»; elle ne doit pas non plus se décharger des solutions sur des «instruments» annexes aux acteurs académiques (i.e. les logiciels de détection et les légistes internes). L’Université de Genève peut d’autant plus aisément adopter une attitude intellectuelle ancrée au bon niveau de réflexion à l’égard de cette problématique qu’elle bénéfice de compétences pointues et diverses et d’un travail de fond dans le domaine par des membres de cette commission (quatre ans d’analyse, un réseau international de 15'000 membres académiques et de contacts professionnels, les enquêtes de l’Observatoire de la vie étudiante, le travail de FormEv, etc.).

e) La finalité des mesures qui devront être prises dès septembre 2008 a une raison: que l’équité soit une valeur affirmée et mise en œuvre, afin que chaque étudiant ait droit à une évaluation qui corresponde à son travail, et qu’il ne subisse pas la frustration de voir un étudiant qui n’aurait pas fait son travail obtenir une meilleure note que lui. Afin que les diplômes de l’Université de Genève soient effectivement de réels «labels» de qualité garantissant au monde économique et social, ainsi qu'aux autres universités qui accueillent nos étudiants, qu’ils maîtrisent bien le savoir indiqué sur leur diplôme. Le débat se situe bel et bien au niveau d’une grande université à la réputation internationale.

Ce rapport est constitué de deux sections:
1. Un contexte en mutation (chapitres 1, 2, 3)
2. Les projets organisationnels (chapitres 4, 5, 6)

• Le premier chapitre concerne l’analyse des technologies, la mutation des connaissances et de l’apprentissage, ainsi que l'impact sur les métiers d’enseignant et d’étudiant. Il sera fait état des fondements conceptuels qui expliquent comment se déterminent les mutations du savoir, de sa création et de sa diffusion. On montrera que le changement est irréversible et qu’il peut même y avoir une césure entre le comportement des étudiants et celui des professeurs.

• Le deuxième chapitre traite du comportement et des compétences des étudiants. Sur la base des recherches de l'Observatoire de la vie étudiante, de recherches quantitatives et qualitatives conduites notamment à l’Université de Lyon (France), et d’études qualitatives conduites depuis quatre ans à Genève, il sera fait état des dimensions du problème de plagiat tel que reconnu et décrit par les étudiants.

• Le troisième chapitre aborde la situation de la bibliothèque de demain et de l'apprentissage de «compétences informationnelles». L’université traditionnelle a déjà mué dans tous les pays, et les modèles proposés sont divers. On montre ici que la bibliothèque reste le cœur de l’université où étudiants et professeurs peuvent trouver l’information, sachant que ses supports physiques ou numériques y sont ou non localisés. Parce qu’une formation aux (nouvelles) «compétences informationnelles» est nécessaire, c’est à partir de ce centre névralgique qu’elle doit être envisagée.

• Le quatrième chapitre se penche sur la formation à la «compétence informationnelle» et le didacticiel CALIS (Computer-Assisted Learning for Information Searching). Testé et amélioré depuis trois ans en faculté des SES, ce didacticiel permet de procurer une formation adaptée aux étudiants en début de parcours (2ème année de bachelor) pour les initier à la recherche documentaire, leur donner une méthodologie rigoureuse en la matière et leur transmettre les notions d’éthique de la citation. On montrera, avec pragmatisme, comment CALIS pourrait être étendu à toutes les facultés.

• Le cinquième chapitre aborde le thème des valeurs, normes et règles qui caractérisent un établissement universitaire tel que le nôtre. Il n’y a pas d’établissement universitaire qui soit, aujourd’hui, en meilleure position que les autres sur l’appréhension des concepts et les pratiques du plagiat en profonde mutation. Des pistes de réflexion et d’action sont proposées pour être en mesure, rapidement, de mettre en place des normes et des règles au niveau de l’évaluation des fautes, puis de garantir leur traitement institutionnel en vue de la définition de sanctions justes et proportionnées à leur gravité.

• Enfin, le sixième chapitre traite des outils de détection de similitudes et de leur intégration à l’université. Les logiciels de détection ne sont pas le remède miracle. Ils ont leurs limites, mais restent indispensables. Une fois compris où se situent leurs limites, on verra comment en choisir un et où placer son usage. La bibliothèque semble être le meilleur endroit pour contrôler la production d’écrits, lesquels devraient ultérieurement y être déposés pour être accessibles.

Le leitmotiv de ce rapport est qu’il va donc nous falloir être créatifs pour imaginer, dans ce contact quotidien avec Internet, la mise en œuvre concrète de nos valeurs et de nos normes universitaires avec – et non contre – nos étudiants. Il va aussi nous falloir communiquer entre personnes, entre facultés et entre institutions d’enseignement, afin de promouvoir un repère de normes génériques. Il s’agit bien de construire ensemble des «codes de déontologie», c’est-à-dire, étymologiquement, de mettre en œuvre notre devoir, et d’en parler. Ensuite, seulement, serons-nous en mesure d’édicter des directives en la matière, à l’instar des «Directives Intégrité» de l’Université de Genève qui encadrent les pratiques de ses chercheurs, puis d’homogénéiser les contrôles et les sanctions.

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